Interview exclusive : Grems présente l’exposition Johnny Clegg

L’année se termine en beauté pour l’artiste français Grems. Connu pour ses multiples facettes, c’est aujourd’hui Grems street artiste qui occupe l’attention. Il vient poser ses toiles pour une exposition jusqu’au 31 décembre 2015, haute en couleurs et intitulée Johnny Clegg à l’Espace Oppidum à Paris. L’équipe de Trends Periodical est allée à sa rencontre. 

Bonjour Grems. Peux tu te présenter en quelques mots pour les lecteurs de TRENDS periodical ?

Grems. Grems, supermicro Grems. Grems rappeur, Grems graphiste, Grems graffiti. C’est un peu dur de se présenter donc on va prendre le mot artiste et on va tout mettre dedans. Ce sera plus simple.

Graphiste, rappeur, graffeur… Tu portes plusieurs casquettes. Sont-elles liées entre elles ou indépendantes les unes des autres ?

La musique n’est pas forcément lié au design mais c’est un peu la même chose, c’est lié à l’art d’une manière ou d’une autre. Les gens mettent souvent les différences en disant « Tu es graffeur » ou « Tu es graphiste ». Pour moi, c’est la même chose. Tout ce qui relève de l’image – le graffiti, le graphisme, le pinceau – est un médium. Si je peux en toucher le maximum, c’est normal et ça devrait être le travail d’un artiste. Aujourd’hui, malheureusement, les gens ont besoin de mettre des catégories. Un artiste devrait avoir une palette très large. Pour la musique, j’en fais depuis autant que je fais du graphisme. Je le fais pour rigoler même si j’y mets beaucoup de travail. C’est ma passion. Du coup, j’ai une passion au taff avec le graphisme et une passion pour ma musique qui sont très détachées. J’essaie de ne pas les lier, même si ça a été le cas sur certains projets. Pour le travail, je suis designer et quand je fais du rap, je suis un gros punk.

Tu reviens pour une exposition dans une galerie parisienne et tu t’es inspiré de la culture zoulou. Pourquoi ce choix ?

Bah parce que je suis noir ! J’ai beaucoup voyagé, j’ai vu beaucoup de choses et je m’inspire de tout ce qui est ancestral et lisible de toute personne. J’ai choisi la culture zoulou pour ce côté un peu burlesque. J’aime de la musique profondément noire comme le broken beat ou la salsa. Par exemple, quand j’écoute Fela Kuti, je transpire, ça me touche intérieurement. Au delà de cette culture musicale, j’ai la même culture artistique. Je me suis beaucoup intéressé à l’Egypte et aux hiéroglyphes, à la culture zoulou et africaine. Les problèmes de ces cultures est qu’il n’y a pas forcément énormément de contenu à voir car elles sont souvent étouffées par les autres. Elles n’ont pas toujours le matériel nécessaire pour archiver comme les Européens, les Américains, etc… Donc si tu veux vraiment trouver des trucs, il faut fouiller ou aller en confrontation avec eux parce que ce sont des choses qui se transmettent ou dans le pire des cas qui se sont mal conservées ou qui ont été pillées. Je cherche tout ça car j’ai l’impression que là où on a pas encore tout exploré, c’est un peu la dedans. Ce qui m’attire, c’est ce qui n’attire pas les autres. Il n’y a pas de message politique ou quoique ce soit. C’est vraiment un amour d’une certaine culture. La première fois que je suis arrivé en Afrique, en sentant l’odeur et en posant le pied par terre, quelque chose s’est passé. Je viens de là-bas. Puis comme je suis métis et que je suis mélangé de plein de races différentes, une partie de mes origines vient d’Afrique et il y a donc forcément un truc qui m’attire.

J’ai découvert les Ndébélés, ces tribus de femmes avec des colliers qui peignent sur les murs. Pour moi quand je regarde leurs dessins, c’est du graffiti, du street art. Nous, on a rien inventé. J’ai pris ce modèle la pour mon expo. Puis de toutes façons, on ne fait que s’inspirer de certaines choses ou les remettre au goût du jour ou alors les interpréter. Cette expo, c’est mon interprétation de ce style là.

Et le lien avec Johnny Clegg ? 

Je voulais appeler un EP Johnny Clegg donc j’ai fait une sorte de soupe de tout ça. Si on regarde Johnny Clegg, c’est le zoulou blanc. Moi je suis clair jusqu’à preuve du contraire donc voilà. Puis il y a aussi le côté grotesque de ses habits complètement décomplexés, le personnage super cool qui dégage de l’humanité et de la bonne vibe. Je prends cette vibe et je la prolonge.

On remarque plusieurs influences dans tes graffitis comme l’art primitif mais aussi cette technique très graphique à la Keith Haring. C’est important pour toi de faire perdurer ce qui a déjà été fait auparavant dans l’art ?

Keith Haring et Jean-Michel Basquiat sont les papas du street art. Au départ, le graffeur n’est pas street artiste. Le street artiste, c’est un mec qui vient du graff et qui a prolongé sa peinture. Pour moi, Keith Haring et JMB sont les ancêtres du street art parce qu’ils viennent paradoxalement du graffiti. Ils faisaient des tags et avaient leur propre style. C’était ça à l’époque. Tu avais un style de dingue. Aujourd’hui, tout est inversé. Tout le monde fait un peu la même chose avec les mêmes conventionnalités. C’est ça qu’on appelle le graffiti aujourd’hui. C’est quelque chose qui s’est formé et qui ne s’intéresse pas forcément à grand chose. Je qualifie ça de nouvelle peinture contemporaine.

Pour ce qui est de Keith Haring, c’est évident. Ce n’est pas une question de pomper ou pas. Keith Haring faisait son style. Après quand tu prends des marqueurs et que c’était le premier à le faire, ça peut ressembler forcément dans le traitement d’une manière ou d’une autre. La grosse différence, c’est que Keith Haring a son trait reconnaissable. Moi aussi, je veux qu’on voie mon trait et qu’on me reconnaisse. Je signe souvent mes graffs derrière ou je ne les signe pas du tout parce que je pense que le travail se fait dans le trait. Ces influences viennent bien de mes pères mais il n’y a pas que Keith Haring et Jean-Michel Basquiat. Il y a aussi les expressionnistes abstraits, les designers car c’est mon métier. Pour arriver à ton propre style, être dans la justesse et être de plus en plus reconnaissable, il faut s’ouvrir à un maximum de choses pour en connaitre le plus, pour s’enrichir et connaitre son goût. Mais on ne peut pas nier ses pères et Keith Haring est mon papa.

On a l’habitude de tes grands murs colorés et iconoclastes. Que nous réserves-tu pour cette exposition ?

Il n’y a que des toiles alors que ça fait 15 ans qu’on ne me demande que ça. D’habitude, je fais du dessin sinon c’est que du graphisme ou des graffs parce que je n’avais pas le temps de me poser là dessus. Ma carrière de graphiste marchait très bien et je me suis concentré sur cette carrière là. J’ai eu le temps de m’accorder 2 mois de production pour sortir des choses totalement inédites pour une exposition. J’ai aménagé le temps pour le faire. Le jeu a été de trouver ce temps là et d’essayer de faire ce que les gens qui sont fans de ma peinture me demandent. J’ai fait 8 toiles, aussi des dessins. J’ai essayé de faire un peu de tout. Quand on fait une expo, il faut avoir une certaine réflexion. Je ne voulais pas arriver et mettre des points et des sérigraphies comme tout le monde. Je voulais faire des dessins, des toiles, travailler avec des manufactures, des faïenceries et des artisans. Le but était de faire des choses qui m’inspirent et de travailler avec d’autres corps de métier pour faire des choses nouvelles et différentes de ce qu’on voit tout le temps.

On a l’habitude de voir tes grandes fresques dans la rue mais là tu exposes dans une galerie. C’était compliqué d’adapter ton travail à un intérieur ?

Je suis street artiste donc c’est normal de prolonger mon travail. Si on voit beaucoup de graffeurs qui commencent à peindre sur des toiles, il ne faut pas oublier qu’ils chient sur les street artistes depuis le début en nous reprochant de faire des oeuvres en galerie. Aujourd’hui paradoxalement, ces mecs essaient de se vendre en voulant s’implanter dans les galeries. Nous, dès notre arrivée, on a appris par le graffiti avec des tags de vandales mais à aucun moment, on n’a eu la prétention de dire « je suis vandale, je cartonne la rue, je fais des trucs de dingue ». Avoir la gloire de la rue, c’est sympa mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je ne peux pas me permettre de prendre des amendes, j’ai une famille à nourrir. Ma culture artistique fait que je ne m’adresse pas aux gens qui veulent voir du graffiti en galerie, c’est de l’art. Une galerie a des règles, comme la rue. Quand je graffe dans la rue, je fais quelque chose adapté à la rue. C’est pareil pour la galerie. Pour moi, faire un graff sur une toile c’est grotesque. Quand tu es dans une galerie, tu te dois de faire une exposition, c’est à dire faire attention aux ressentis, à la culture, aux mélanges et surtout sublimer le médium. On est là pour faire de l’art, pas du graffiti. J’ai une culture de musées, d’expos donc je n’ai aucun souci à exposer en galerie.

Il y a-t-il un message derrière ce que tu représentes ou c’est juste un art décoratif ?

Ca dépend des oeuvres. Certaines veulent dire des choses, d’autres sont décoratives. Je n’ai aucun problème avec ce mot. L’artiste est un réceptacle, il ressent, renvoie une vibe. Tout le monde te dit « c’est très joli », c’est ça qui me va. J’ai un style qui plait de 7 à 77 ans. Je suis content que l’enfant comme la mamie disent que c’est joli. Le côté décoratif me va très bien. Après, il y a aussi des choses qui sont un peu contemporaines mais je les garde pour moi. J’ai mes petits concepts dans ma tête. Il y a un peu de tout et je pense que c’est ça qu’il faut.

Un dernier mot pour les lecteurs de Trends Periodical ?

Venez à l’expo, c’est gratuit. Tous les jours jusqu’au 31 décembre. Venez regarder, la porte est ouverte. On ne vous demandera rien, juste de faire plaisir à vos yeux ou pas.

Johnny Clegg

Anyway Galerie (Espace Oppidum)

30 Rue de Picardie – 75003 PARIS

du 17 décembre au 31 décembre 2015




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